Les conseils du correcteur

Jean-Baptiste Picard, ancien étudiant de Sciences Po (promotion 2005), agrégé d’histoire, qui a notamment donné des cours à Sciences Po et co-écrit le manuel Belin de 1ère, et qui est actuellement correcteur dans le supérieur nous a proposé de vous livrer quelques conseils sur les attentes des correcteurs. Il nous semble intéressant de vous procurer également certaines recommandations vues « de l’autre côté », aussi nous les annexerons sur cette page.


 

Conseil #1 Mentionner des dates et réfléchir aux évolutions.

L’histoire repose d’abord sur la chronologie : sans que cela tourne à la boulimie ou à l’érudition, il faut citer régulièrement des dates. Or, celles-ci manquent souvent dans les copies, alors même qu’elles attirent l’œil du correcteur. La mention d’un événement précis devrait par exemple toujours être, dans l’idéal, accompagnée d’une date.Tant qu’on y est, qui dit histoire et dates, dit aussi évolution : pour beaucoup de sujets, il faut s’efforcer de mettre en valeur les évolutions (ruptures, bouleversements lents, etc.) qui les caractérisent.

Il est d’ailleurs souvent possible et intéressant de problématiser sur ces évolutions (Comment évolue… ? Dans quelle mesure évolue… ?).


Conseil #2 Citer des sources et insister sur leur importance

Les sources sont le fondement de l’écriture de l’histoire, mais restent souvent peu visibles dans les copies. Dissertations et, plus encore, analyses critiques de document(s) sont pourtant des exercices de l’historien professionnel (plus que du collégien/lycéen), et la réflexion qui les structure devrait de ce fait être fondée sur l’emploi régulier et précis de sources. Ces sources peuvent être :

primaires : documents du passé

– ou secondaires : ouvrages d’historiens fondés sur les sources primaires et, souvent, sur d’autres sources secondaires. Pour trouver des sources primaires, les manuels de première sont des trésors inépuisables (textes, mais aussi affiches, photographies, etc.).

Pour les sources secondaires, le travail est moins facile mais les ressources de l’Education nationale fournissent de nombreuses pistes (lien ci-dessous ; cela répond à la question un peu plus bas sur la page : où trouver l’historiographie ?). Pas d’inquiétude cependant, le fait de citer en détail ces historiens ou ces documents d’époque n’est pas un essentiel pour réussir Sciences-Po : c’est plutôt un vrai plus, montrant la rigueur et la méthode historique d’un candidat.

N’oubliez d’ailleurs pas que vos correcteurs sont nombreux à être (ou avoir été) au moins en partie des chercheurs, et qu’ils sont donc toujours étonnés (et heureux !) de trouver des copies où les sources sont l’objet d’une réelle attention. En résumé, il ne faut pas hésiter à :

– citer quelques sources primaires précises ou les idées d’un historien ;

– les mettre parfois en valeur comme fondements du raisonnement, et non pas uniquement comme exemples d’appui.

Conseil corollaire : n’oubliez pas de souligner le titre de toutes les œuvres que vous citez (livres, journaux, etc.)


Conseil #3 Bien choisir ses exemples

Les copies sont en général bien pourvues (parfois même trop) en exemples très précis. Différencier sa copie implique donc sur ce point de faire avant tout un effort qualitatif, et non plus quantitatif.

Voici trois pistes pour y parvenir :

– lorsque l’on dispose de plusieurs exemples illustrant le même argument, plutôt que d’en faire une liste (jamais propice à la réflexion et donc à la dissertation…), il est toujours plus efficace de développer un peu l’un des exemples – le plus incisif pour la démonstration ou celui qu’on connaît le mieux – et, éventuellement, de citer les autres rapidement.

– pour chaque idée du programme, il faut s’efforcer de connaître le mieux possible à la fois des exemples essentiels et très représentatifs ET un ou plusieurs exemples plus/très originaux. Ainsi, dans le chapitre sur l’affirmation républicaine, pour l’idée de « crises », connaître l’affaire Dreyfus bien sûr, mais aussi le scandale des décorations, ou l’affaire du Tonkin, ou une source en particulier, comme un discours de Déroulède.

– enfin, pour les exemples au sens large du terme (comme le procès de Nuremberg ou le blocus de Berlin), que l’on doit connaître en détail en vue d’une possible analyse critique de document, faire toujours attention, dans une dissertation, à ne citer que ce qui est utile à l’idée qu’on est en train de démontrer.

Il faut ainsi résister à la tentation d’écrire tout ce qu’on connaît : chacun sait par exemple les circonstances de la mort du général Boulanger, mais elles n’ont malheureusement aucun intérêt pour l’idée d’affirmation républicaine !


 

Conseil #4 Respecter les consignes

Sous ce titre anodin se cachent en fait plusieurs conseils essentiels et souvent méconnus : en effet, de nombreuses remarques inscrites sur les copies portent, explicitement ou non, sur ce point !

De fait, le concours de Sciences-Po étant un « examen » (ayant de fortes ressemblances avec un concours, certes), la connaissance du programme et le respect des consignes, au sens large du terme, devraient être, en théorie, suffisants pour réussir ou du moins pour avoir toutes ses chances !

Respecter les consignes, c’est :

– d’abord, lire et connaître le rapport du jury en histoire (en ligne sur le site) : c’est une véritable bible, qu’il faut imprimer et connaître par cœur, tant il exprime ce que pensent les correcteurs, surtout en mal bien sûr ! Ce rapport doit donc être votre livre de chevet, lu et relu, encadré et appris. Bref.

– ensuite, connaître le programme exact de l’épreuve : combien de questions sur ce point – y compris très régulièrement sur cette page – alors que tout est écrit noir sur blanc sur le site ! Si le programme ne parle que de Berlin pour la Guerre froide ou des années 1880-1890 pour l’affirmation républicaine, il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures. Bien entendu, rien n’interdit de citer des éléments extérieurs complétant avantageusement ce que vous êtes en train d’écrire, mais cela doit toujours être court. En revanche, une sous-partie sur les années 1870 ou sur la crise des fusées à Cuba court un risque très fort de hors-sujet car… ce n’est pas le sujet, tout simplement !

enfin, respecter les consignes exactes de l’épreuve : en histoire, cela implique d’abord de les relire lorsque vous recevrez les copies – et de les relire sans automatisme. Dans l’analyse critique, la mention « Vous présenterez le document suivant de la façon la plus précise possible » oblige ainsi à une longue introduction qui présente le(s) document(s) sous tous ses (leurs) aspects.

Certaines consignes sont également présentes dans le rapport du jury : partage du temps entre les deux exercices, structuration du devoir (nous y reviendrons), etc. Cela reste bien sûr vrai pour les autres épreuves : relisez toujours les consignes en langue (« Entourez le sujet choisi ») ou en option avant de commencer le travail ; quelques mots peuvent toujours changer d’une année sur l’autre.

Pour finir, ne pas oublier que le sujet fait partie de la consigne : il faut donc le délimiter très précisément mais sans l’amputer, et ne traiter ensuite que lui !


 

Conseil #5 La conclusion… conclut

De très nombreuses conclusions ont en commun d’être bâclées (alors que quelques minutes suffisent !) et surtout de ne pas correspondre à ce qui est attendu.

Une bonne conclusion n’a certes pas de longueur type mais doit cependant toujours répondre à la problématique posée en introduction, et… c’est à peu près tout : comme l’indique le rapport du jury, « la conclusion fera vraiment écho au problème soulevé d’emblée et lui apportera des pistes de réponse ; cette démarche n’est après tout qu’affaire de bon sens, qui vaut pour la vie en général : toute question prise au sérieux suppose une réponse ».

La conclusion ferme donc le sujet, en répondant directement à la problématique de manière claire mais toujours nuancée. Au passage, point n’est besoin d’être extralucide pour voir qu’il n’est pas fait mention d’une quelconque « ouverture », tout simplement parce qu’il faut éviter au maximum cet exercice périlleux alors qu’on est en train de… fermer la réflexion. D’autant plus que ces « ouvertures » ont une tendance forte à être ratées : dans une bonne moitié des cas, elles sont complètement artificielles et font perdre du temps, dans l’autre moitié des cas, elles abordent un problème qui aurait dû l’être dans le développement. Dans tous les cas, on est donc quasi certain de susciter l’énervement ou au moins la lassitude du correcteur, juste au moment où il va attribuer une note définitive à votre travail !

A bon entendeur,

Bonne conclusion !


 

Conseil #6 Soigner les transitions

La transition est, comme son étymologie l’indique, un « passage » d’une partie à une autre. A ce titre, la bonne transition permet à la fois de conclure une partie et d’en annoncer une autre.

C’est pour cette raison qu’elle est généralement lue avec grande attention par le correcteur (qui lit en revanche beaucoup plus rapidement les sous-parties qui l’entourent) : elle lui permet de savoir en quelques instants si la réflexion a progressé et si la réponse à la problématique se fait plus précise.

Pour enthousiasmer le correcteur, une bonne transition devrait :

– être d’abord une respiration dans le devoir, intellectuellement autant que matériellement. Intellectuellement, en créant une pause nécessaire dans la démonstration longue (et fastidieuse pour le lecteur) qu’est une dissertation. Matériellement, en se démarquant du reste du devoir : on peut sauter plusieurs lignes avant et après la transition, ce qui contribue à aérer la copie et permet d’éviter l’effet monolithe qu’on rencontre dans de nombreux travaux (et qui ne donne pas spécialement envie de les lire, faut-il le préciser…).

– comporter en premier lieu une conclusion : elle résume le ou les apports principaux de la partie qui s’achève, et donne une réponse partielle à la problématique choisie en introduction. C’est un bilan de ce qui a été démontré.

– comporter en second lieu une introduction : elle annonce rapidement la partie qui suit, et peut présenter d’emblée ses différentes sous-parties (mais la présentation des sous-parties peut aussi être reportée à la première phrase de la partie en question).

– lier ces deux ingrédients : tout l’art de la transition est dans le lien entre ses deux parties d’introduction et de conclusion, qui doit bien mettre en valeur la progression de la pensée (évolution, rupture…).

– être relativement peu longue : il n’y a pas de longueur type, mais la transition ne doit pas excéder quelques lignes, et ce n’est jamais facile.

– reprendre toutes les notions-clé du sujet… c’est sinon un indice sûr de hors-sujet !

– utiliser, du point de vue du style, un vocabulaire aussi nuancé (l’histoire n’est jamais noire ou blanche) que précis (on est arrivé à un résultat). Certes, faire une très bonne transition n’est pas l’essentiel dans une copie (c’est un bonus plus qu’autre chose), mais cela permet au correcteur de lire rapidement ce qui suit (et, souvent, ce qui précède) : c’est donc un moyen très efficace de profiter de l’attention du correcteur pour faire passer le fond de sa pensée en quelques lignes !


 

Conseil #7 Le style (I) : la dissertation

Il est évident que le style joue énormément dans l’impression générale qui se dégage d’une copie. Il est par conséquent très utile de réfléchir à sa manière d’écrire et de rappeler quelques points essentiels à cet égard. De manière générale, disons d’abord qu’il faut bannir tout style emphatique, lyrique, pompeux ou érudit : cela ne correspond pas à l’exercice.

En effet, il s’agit ici de rédiger une dissertation d’abord, et une dissertation d’histoire ensuite. Or, qui dit dissertation dit d’abord réflexion : tous les mots indiquant l’effort de pensée ou de conceptualisation dans la copie sont de ce fait les bienvenus.

Par exemple, on remplacera avantageusement « ensuite » ou « de plus » par « de ce fait » ou « par conséquent ». De même, en conclusion, on écrira plutôt « Notre réflexion a donc (dé)montré… » que « En résumé / pour conclure, notre travail a donc décrit… ». Il faut donc, le plus possible, utiliser les champs lexicaux de la réflexion et de l’argumentation tout au long de la copie – et notamment dans ses charnières (introduction, transitions, conclusion).

D’autre part, puisqu’il s’agit de convaincre du bien-fondé d’un raisonnement, et donc d’être compris facilement tout en étant incisif, le style devra être le plus clair et le plus précis possible, évitant les phrases trop longues, les subordonnées multiples, etc. De même, les tournures journalistiques au sens large (« solutionner un problème »), les expressions imagées (« se jeter dans la gueule du loup »), le style semi-familier (« tout le monde ») sont pour la plupart à proscrire.

Enfin, étant donné qu’il s’agit d’une épreuve en temps (très) limité, on veillera tout particulièrement à la concision et à la synthèse du propos : il faut exclure les artifices (même s’ils vous semblent « relever » la copie) et employer des tournures simples et directes : tout ce qui n’est pas vraiment utile au sujet et à la résolution de la problématique ne devrait pas avoir sa place dans vos travaux !


 

Conseil #8 Le style historique

En plus des éléments mentionnés dans le conseil précédent, le style des travaux en histoire devrait dans l’idéal posséder certains caractères particuliers :

– Être froid : l’historien est d’abord une sorte de scientifique (« sciences sociales ») qui examine les faits passés avec le plus grand détachement possible. De ce fait, il écrit avec une certaine froideur et en s’efforçant de conserver le plus de distance possible avec son sujet, ce qui implique aussi…

– Eviter les jugements : il vaut toujours mieux être modeste en histoire et, de manière générale, ne pas juger les hommes du passé, dont les situations et les habitudes mentales étaient bien différentes des nôtres. Ces jugements sont aussi fréquents dans les copies qu’ils nous sont naturels (et donc difficiles à identifier).

Il faut cependant les bannir autant que possible : l’histoire n’est pas la morale. Par exemple, on n’écrira pas « la colonisation était mauvaise » ou « la colonisation était une bonne chose » mais « la colonisation eut des conséquences négatives/positives dans tel ou tel domaine (ex : travail forcé / taux d’alphabétisation) sur les populations colonisées ».

– Ne pas faire de déterminisme : on rencontre très souvent cette tendance à lier les événements par une forme de nécessité qui n’a pas grand-chose à voir avec la rigueur historique (« Le traité de Versailles débouche sur le nazisme » ou, de manière moins caricaturale, « il fallait après la Seconde Guerre mondiale fonder une nouvelle organisation internationale »).

– Ne pas prévoir l’avenir ou faire de l’histoire-fiction : des tournures de ce type apparaissent parfois dans les copies, notamment en conclusion (« on pourrait imaginer, si…, que… ») ; inutile de dire qu’elles ont très rarement un intérêt dans une dissertation d’histoire. Pour finir, bien sûr, avoir un style vraiment historique est davantage un « plus » qu’un prérequis, mais une tendance forte à méconnaître ces quelques points peut aussi agacer les correcteurs….

15 réflexions sur “Les conseils du correcteur

  1. Jean Paugnat dit :

    Bonjour, merci beaucoup pour cet article déjà! Mais il y a juste quelque chose qui me tracasse : vous dites qu’il faut être très rigoureux et très froid d’accord,mais ne faut-il pas être aussi assez original afin de se démarquer des autres? J’ai entendu dire que cela pouvait être un plus…

    • Lucie - SOSciences Po Communication dit :

      Bonjour Jean, effectivement l’originalité peut être un atout, mais il faut savoir la doser… Dans les copies il faut peut-être préférer quelque chose de classique (n’empêchant pas un regard critique), à l’oral cela dépendra du jury, à toi de juger sur le moment, ce qui peut être délicat certes… 😉

  2. SKRZYPCZAK dit :

    Bonjour bonjour,
    Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris… le correcteur préconise-t-il de ne pas faire d’ouverture?

    Sinon merci beaucoup pour ce site qui est juste génial et bonne fin de week-end! 😀

    • SOSciencespo Communication dit :

      C’est un exercice délicat, qui pourrait plomber à la dernière minute ta copie s’il est mal exécuté. A moins de vraiment maîtriser, d’être sûre de ton coup… non, notre correcteur ne recommande pas de faire une ouverture.

  3. Andrea dit :

    Bonsoir et merci pour votre article. J’aimerais savoir s’il faut vraiment dégager un paradoxe dans le sujet de la dissertation d’histoire, qui doit être le fil conducteur de notre copie. Merci et bonne soirée 😉

    • SOSciencespo Communication dit :

      Si tu arrives à dégager un paradoxe, c’est effectivement un excellent point à exploiter. Une idée de début d’organisation pour ton introduction, donnée aux 1A de Reims: « Hook, debate, define » : une accroche, un débat/paradoxe, puis des définitions des termes importants du sujet.

      N’oublie pas cependant que le jury attendant de très bonnes copies de terminale, pas un niveau Bac+3 venant de lycéens ! Inutile donc de trop se compliquer la vie en cherchant forcément un débat historiographique, par exemple, si le jour de l’examen, on n’en trouve aucun. Et surtout, on n’en invente pas !

      • Andrea dit :

        D’accord, merci pour votre réponse. C’est sur que pour certains sujets c’est compliqué, mais que pour d’autres c’est vraiment apparent et cela semble indispensable !
        Bonne soirée

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